Dans une écriture simple, poétique et autobiographique, José Saramago nous dévoile donc ses Menus souvenirs : « Le livre des tentations », titre incertain ?

« Le monde de chacun dépend des yeux que l’on a reçus en partage » in. Le Dieu manchot, 1982.

« Oui, les menus souvenirs du temps où j’étais petit, tout simplement. ».  Il s’agit pour l’auteur de revenir sur son enfance, le paysage de ses racines pauvres, mais qui, comme un peintre, lui a procuré les couleurs de son écriture, la toile de ses récritures :

« L’enfant que j’ai été n’a pas vu le paysage tel que l’adulte qu’il est devenu serait tenté de l’imaginer du haut de sa taille d’homme. L’enfant, pendant tout le temps qu’il le demeura, se trouvait simplement dans le paysage, il en faisait partie, il ne l’interrogeait pas, il ne disait ni pensait, avec ses mots »… Voilà qui est posé, le décor est en place, l’homme fait partie de toute chose, parfois destructeur, parfois passeur, tel un lézard que l’on ne peut attraper, acteur du flux des possibles et non d’une quelconque morale du monde.

Mais, qu’est-ce que la mémoire des souvenirs ? « Certaines images, flashs ou illuminations […] vous reviennent, écrit l’auteur, on ne les convoque pas, elles sont simplement là. » Des vrais, des souvenirs sublimés dont le narrateur fut l’acteur inconscient, dont pour certains, il aurait eu connaissance plus tard et qui lui aurait été racontés par des personnes qui y auraient assisté. « Est-ce important, non ! […] Vous voulez dire que nous disposons de trop de mots, je veux dire que nous ne disposons pas d’assez de sentiments, ou alors nous disposons d’eux, mais nous avons cessé d’utiliser les mots qui les expriment, et par conséquent nous les perdons » in. L’aveuglement, 1995.

Menus souvenirs nous fait partager une mosaïque de souvenirs d’enfance et d’adolescence entre Azinhaga, la terre de ses grands-parents (analphabètes tous deux) entourée d’oliveraies sur les rives du Tage, où il est né, et Lisbonne, où il a grandi. L’écrivain, se remémore des parties de pêches infructueuses, séances de films muets, éveil précoce à la sensualité sous le regard complice des femmes qui l’entouraient alors, la mort du frère aîné à l’âge de 4 ans à la veille de Noël… Il raconte aussi que son nom de famille originel était « de Sousa », « Saramago » étant un surnom familial, signifiant « radis sauvage ». Qu’il naquit le 16 novembre 1922, à deux heures de l’après-midi, et non pas le 19, comme l’affirme le registre de l’état civil ; son père travaillait loin du village.

Menus souvenirs, José Saramago, Seuil

Menus souvenirs, José Saramago, Seuil

José Saramago n’a cessé, tout au long de son œuvre, de revisiter à sa manière l’histoire du Portugal. Il appartient à la littérature née de la « révolution des Œillets », qui mit fin, en 1974, au régime salazariste. En 1933,  peut-être en 1934, sur le chemin qui le ramenait de son lycée Gil Vicente à la Penha de França où il habitait, il a vu un journal présentant le dessin d’une main qui était censée être celle de Salazar à côté d’un Dollfus souriant, regardant un défilé de troupes hitlériennes :

« Très souvent nous oublions ce que nous aimerions pouvoir nous rappeler, d’autres fois, récurrentes, obsédantes, réagissant à la moindre stimulation, des images nous viennent du passé, des paroles isolées, des fulgurances, nous ne les convoquons pas mais elles sont là. Et ce sont elles qui m’informent que déjà en ce temps-là pour moi, mais plus par intuition, évidemment, que par connaissance suffisante des évènements, Hitler, Mussolini et Salazar étaient faits du même bois, qu’il étaient des cousins de la même famille, égaux dans la même main de fer, la seule différence résidant dans l’épaisseur du velours et dans la façon de serrer. »

Menus souvenirs comporte également de vieilles photographies de famille, annotées par l’auteur.

Bien des années plus tard, avec les mots de l’adulte qu’il était avant l’heure, l’adolescent écrivait un poème consacré à une rivière, « source » de son enfance qu’il avait appelé Protopoème :

« De l’écheveau embrouillé de la mémoire, de l’obscurité des nœuds aveugles, je tire un fil qui me semble isolé. Je le libère lentement, de peur qu’entre mes doigts il ne se désagrège. C’est un long fil vert et bleu, avec une odeur de vase et une douceur tiède de boue vivante.

C’est une rivière.

menus-souvenirs_jose-saramago_seuil_v2

Elle coule sur mes mains, à présent mouillées. Toute l’eau passe sur mes paumes ouvertes et soudain je ne sais plus si les eaux naissent de moi ou affluent vers moi. Je continue à tirer, désormais plus seulement la mémoire, mais le corps même de la rivière.

Des bateaux naviguent sur ma peau, et je suis aussi les bateaux et le ciel qui les recouvre, et les hauts peupliers qui lentement défilent sur la pellicule lumineuse de mes yeux. Des poissons nagent dans mon sang et oscillent entre deux eaux comme les appels vagues de la mémoire. Je sens la force de mes bras et la perche qui les prolonge. Au fond de la rivière et de moi, descend comme un lent et vigoureux battement de cœur.

Maintenant le ciel est plus proche et il a changé de couleur. Il est tout entier vert et sonore car de branche en branche le chant des oiseaux s’éveille. Et quand dans un vaste espace le bateau s’arrête, mon corps dévêtu brille sous le soleil, au milieu de l’immense flamboiement qui incendie la surface de l’eau. Là se fondent en une vérité unique les souvenirs confus de la mémoire et la silhouette soudain annoncée de l’avenir.

Un oiseau anonyme descend de je ne sais où et va se poser en silence sur la proue rigoureuse du bateau. Immobile, j’attends que toute l’eau s’imprègne d’azur et que les oiseaux sur les branches disent pourquoi les peupliers sont aussi hauts et aussi bruissant leur feuillage.

Alors, corps du bateau et corps de la rivière ayant pris la dimension de l’homme, je continue à avancer vers la courbe fauve de la rivière étale cernée d’épées verticales.

Là, j’enfoncerai ma perche à trois empans de profondeur, jusqu’à la pierre vive.

Un grand silence primordial se fera lorsque les mains se joindront aux mains.

Alors, je saurai tout. »

On l’aura compris, les mots de José Saramago sont une question de regard !

(« Menus souvenirs », de José Saramago, Editions du Seuil, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, sortie le 4 septembre 2014, 176 pages, 18€)