Si le monde est vaste et l’Univers infini, tous les règnes, du vivant au minéral en passant par les flux climatiques et la chimie des éléments, tous sont régis par des lois biologiques ou physiques universelles. Dans le même temps, les grandes philosophies nous entretiennent de la réversibilité du savoir : la certitude d’aujourd’hui est le doute de demain. Une réalité, comme une évidence, surnage pourtant au fond de l’éprouvette des connaissances scientifiques. Chaque forme ou état, de l’homme à la vapeur d’eau, est voué à muter et se transformer dans une réorganisation totale de ses constituants.
Maillon primordial de notre chaîne humaine, l’artiste serait-il par ses aptitudes sensibles à l’expérimentation, le pendant intuitif de l’homme de Science ? A rencontrer Apolline Grivelet, on serait tentés de le croire. La jeune femme née en 1988 semble immunisée contre tout formatage artistique. Diplômée de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris (ENSBA) dont elle est sortie avec les félicitations du Jury en 2012, Apolline Grivelet revendique sa singularité d’être et de créer : « à la base, j’hésitais entre une vocation scientifique et une vocation artistique. J’ai au final choisi l’artistique, quelque part inconsciemment, car je pensais pouvoir être plus libre. » Là où nombre étudiants en arts plastiques s’orientent vers le dessin, la sculpture ou la peinture, Apolline Grivelet choisit une voie d’épanouissement parallèle où son art pourra se développer et grandir : ce sera les installations évolutives éphémères. Elle précise : « ma formation aux Beaux-arts, c’était la gravure sur bois. Puis, j’ai vécu une sorte de crise de la représentation, je ne parvenais plus à créer en deux dimensions. Il y a un moment où on se dit qu’on n’a plus rien à dire avec certains médias. Ça ne m’intéressait plus de parler de la vie en la représentant de loin, puisque je pouvais le faire à l’aide d’un matériau vivant, mais qui est aussi beaucoup plus contraignant. »
« Derrière le travail d’Apolline, il y a beaucoup de réflexion », tient à souligner Quynh Diem qui accompagne, dans l’écrin qu’offre la Galerie Da-End, le processus de réflexion de la jeune femme après son diplôme. La galeriste se rappelle sa visite aux portes ouvertes des Beaux-arts, où elle découvre les créations de l’artiste pour la première fois : « ça s’est passé dans les caves, après avoir beaucoup déambulé. Là soudain, dans le noir, je vois des aquariums, des installations lumineuses avec des cristaux, ça m’a vivement ébloui ! Nous avons un peu discuté, échangé nos cartes, puis plus de nouvelles durant plusieurs mois…jusqu’à ce qu’Apolline rentre d’Australie et qu’on se recontacte pour démarrer quelque chose ensemble. »
Apolline Grivelet ne revendique pas une « éducation » artistique dans l’enfance. Sa sensibilité, son appétence et sa curiosité en la matière, elle les a nourries intimement au fil du temps, laissant grandir sa méthode par la pratique. A ce titre, la série des « Gilliatt » hugoliens, rassemble et ébauche à la fois ses questionnements funambules entre le vif et le mort. Travailleurs muets de la mer, ces « sculptures performantes » réunissent coraux vivants, os humains, machinerie et matériaux divers. Autant de tentatives successives d’allier l’évolutif au contemplatif, dans une vision digne d’une eau-forte d’Odilon Redon, où la verdeur d’un crâne progressivement colonisé par le plancton devient le centre d’un nouveau royaume marin, générant son propre écosystème, avec la paroi de verre comme trait d’union entre l’œuvre et l’imagination. « A l’origine de mes aquariums, explique Apolline Grivelet, il y a ce milieu qui m’apparaît un peu étranger, alien, car l’eau m’a toujours fait un peu peur…Pourtant, je conçois des aquariums depuis longtemps, bien avant de faire de l’art. Mettre en place de A à Z un milieu aquatique, c’est déjà une démarche démiurgique, puisqu’elle consiste à faire la balance entre des éléments organiques, et à contrôler un contexte vivant. Mais c’est pendant mes études aux Beaux-arts que j’ai fait le lien entre les aquariums et l’art. »
L’artiste met l’accent sur le fait qu’on ne manipule des bactéries, des animaux et autres organismes vivants comme on manipule du papier ou un crayon. « D’abord, poursuit-elle, c’est un rythme que l’homme ne maîtrise pas, ou mal. Ensuite, en tant qu’œuvre, les miennes demandent un entretien. Ce ne sont pas des créations que vous pourrez poser chez vous et oublier, elles requièrent une implication active de la part du propriétaire. » Consciente comme elle le dit, qu’elle « n’a rien à apporter au monde en faisant un dessin », Apolline Grivelet fait exister son art à travers de nouvelles sources inspiratrices.
Etapes de son parcours, les cristaux et la série des « Dissolutions » commencée en 2010. Dans cette dernière, acide et pierres semi-précieuses partagent l’affiche pour relever le défi d’une expérimentation chimique. « Si j’ai réalisé une vidéo où l’on voit l’acide dissoudre les pierres, continue Apolline, c’est surtout un moyen pour en parler plutôt qu’une finalité plastique. Au début, j’avais réalisé un flip book, pour voir la dissolution, mais aussi dans l’autre sens la reconstruction. Du coup dans la vidéo, ce qu’on voit en accéléré, c’est l’objet qui se décompose imperceptiblement. Ça m’intéressait particulièrement, car l’action de l’acide n’altère rien en surface pour ainsi dire. C’est comme une pastille d’aspirine qui resterait effervescente durant des jours et des jours, voire des semaines ! On sent qu’il y a une réaction extrêmement puissante à l’œuvre, mais nous, en tant que spectateurs, ne pouvons pas la percevoir dans notre temps humain… » Apolline Grivelet sourit à l’évocation d’un flacon de jade qui ne s’est jamais dégradé, l’acide rongeant les joints de l’aquarium au lieu de la jadéite ! A contrario, l’artiste se confond avec l’enquêteur scientifique lorsqu’elle s’attaque à nos dents, réputées indissolubles et inaltérables suite à de fameux crimes élucidés grâce aux dentitions des victimes. Elle poursuit, non sans humour et une bonne dose de décalage créatif : « pour filmer l’expérience de dissolution des dents, j’avais une caméra dont je devais presser le bouton toutes les 20 minutes, je m’étais préparée à ne pas dormir durant 3 jours, donc j’étais prête psychologiquement ! Surprise totale, en moins d’une demi-heure, les dents étaient vaporisées… »
De la gravure aux aquariums marins, des Beaux-arts à l’Australie en passant par une formation d’imprimeur, Apolline Grivelet roule sa bosse sur des monts peu ou pas explorés. La première artiste à avoir installé des axolotls (salamandre mexicaine aquatique qui conserve sa vie durant sa forme larvaire) dans un aquarium, pour une œuvre baptisée « Les Néoténiques », continue sa mue dans l’humus créatif qu’elle a choisi pour parler au monde. « Dans mes débuts, décrit-elle, mon idée était de partir d’une nature morte en 3D, de partir d’une vanité pour parler de la victoire de la vie. Recoloniser ces ossements avec de la vie. Je suis très sensible aux mouvements écologiques, des espèces disparaissent partout dans le monde, c’est un sujet important pour moi. Pour autant, des extinctions massives, la Terre en a connu un grand nombre et l’homme n’est pas une finalité dans l’histoire terrestre. La planète, la nature s’en remettront si on disparaît. Donc, mon propos jusque là a été de dénoncer les positions qui consistent à mépriser des espèces dites simples, comme les coraux, qui étaient là avant nous, et seront certainement là après nous. » Et d’ajouter : « Si l’homme finira par vaincre le sexisme, le racisme, le combat suivant à mener sera probablement de vaincre le spécisme, qui consiste à considérer l’homme comme posé au sommet de la création, régnant sur les autres espèces en maître absolu, ce qu’il n’est certainement pas. »
Miroir de celui qui le regarde, l’art d’Apolline Grivelet questionne autant qu’il surprend. La jeune artiste se consacre à sa nouvelle aventure, hautement poétique et évocatrice : faire coloniser de champignons les pages d’un livre ! « Au commencement, j’ai mis la main sur un vieux livre destiné à l’éducation des jeunes filles. Ce livre m’a à la fois amusée et captivée, il faut avouer que son contenu n’est pas piqué des vers…alors j’ai eu l’idée de faire ressortir son propos d’un autre âge, ses conseils moisis, grâce à la mycoremédiation qui est un ensemble de techniques servant à épurer un milieu de ses polluants sous l’action des champignons. Je dois avouer que c’est un vrai défi, car les champignons ne se développent pas aussi vite et aussi facilement qu’on peut le souhaiter. C’est là aussi un travail de patience d’inoculer ce livre avec les champignons afin qu’ils fructifient dedans et autour, mais le résultat dépend peut-être plus du bon vouloir du champignon que de moi ! », sourit-elle. Une expérimentation en mouvement in situ qui fait réfléchir le dialogue entre art et biologie.
Etendu et en perpétuelle propagation, le mycélium intérieur de l’artiste est-il à l’instar du destin d’un imago, telles certaines espèces qui doivent se métamorphoser pour transmettre ce qui les rend uniques ? A explorer le travail profondément signifiant d’Apolline Grivelet, on croise le point giratoire d’une artiste qui tend vers une mue imaginale de son passage.
(Apolline Grivelet, http://apolline-grivelet.com/ ; tous visuels reproduits Courtesy de l’artiste et la Galerie Da-End, http://www.da-end.com/)
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