Unique photographe à avoir pu pénétrer la chambre obscure des backstages du couturier Lee Alexander McQueen (1969-2010) treize ans durant, Anne Deniau a compilé dans ce très bel ouvrage l’essence, la quintessence même d’un créateur au crépuscule de sa vie.
Pour ceux qui savent l’univers onirique et fantastique de ce trublion indé, il n’est point de mot, les images témoignent seules. Pour les autres, un croquis s’impose. Disons tout de suite que rien ne prédisposait un enfant né à Lewisham, issu d’un milieu modeste, à la carrière fulgurante en tracé de comète qui sera celle d’Alexander McQueen. Ce dernier avait pourtant suivi une formation classique (ici Jean-Paul Gaultier n’est pas loin), à Savile Row chez Anderson & Sheppard puis à Central Saint Martins School, censée contenir les excès carnavalesques et les exubérances sauvages d’un petit tailleur…Las !
La créativité vive et une forme d’expérimentation brutale sourdait par tous les pores de sa folle imagination. A 27 ans, ne restait plus que Paris à convaincre…Un poste de directeur artistique chez Givenchy trop lourd à porter plus tard (notre homme n’était pas un boutiquier), et McQueen se propulsait en solo au pays des muses et des fées…
Voyant la mode comme un spectacle total, faisant fi des défis et aimant agiter à contrevent les plumes d’un PAP derrière lequel se cache trop souvent un « prêt-à-penser », McQueen était plus qu’un couturier sachant coudre, un tailleur sachant couper, un créateur dessinant et remettant cent fois sur le métier une robe pour revoir un effet, accentuer un mouvement. Ce que montre (et photographie) le tome d’Anne Deniau, c’est un artiste patient, méticuleux et inquiet, intègre, prêt à s’ouvrir les veines si d’elles devait sortir la vision hallucinée qu’il souhaitait communiquer au plus grand nombre.
Car loin d’être élitiste, l’art d’Alexander McQueen parle à tout un chacun. A l’instar des opéras dont les comédies musicales sont d’amusantes copies, ses défilés rejouaient un quelque chose d’antique. Prêtresses, démones, barbarellas s’y trouvaient à la noce. McQueen n’était pas un homme extravagant. Si vous l’aviez croisé dans la rue, rien ne l’aurait différencié de votre voisin mal attifé avec t-shirt, baggy et crâne rasé. Sa spontanéité et son monde onirique s’exprimaient de manière tout à la fois plus subtile et plus massue. Ses influences étaient populaires, celles de la rue, du cinéma (Kim Novak, Hollywood 50’s, les vamps hitchcockiennes, etc.), le pop art et l’art psyché, si proches dans la façon dont tous ces médiums génèrent images et cauchemars, rêves et héroïnes.
Un geste, une pose pouvaient lui faire revoir toute la mise en scène d’un show, comme ces oiseaux qu’il accrocha méticuleusement sur la tête d’un mannequin et dont les ailes muettes semblaient encore défier la gravité. Ou comme cet hommage au film culte de Sydney Pollack « On achève bien les chevaux », où l’on assistait à demi incrédule à la progression essoufflée de couples sur la piste, à leur course effrénée puis à la lente et inexorable défaillance mutuelle qui accompagnait l’épuisement de la moindre ressource vitale.
Coïncidence du moment, se tient jusqu’au 23 Août 2013 à la Halle Saint Pierre, dans le 18e arrondissement de Paris, l’exposition « Hey ! » dédiée à l’art moderne et à la pop culture. 61 artistes et 14 pays y sont réunis pour témoigner de l’état de la scène artistique alternative actuelle. Nul doute qu’Alexander McQueen y aurait puisé une inspiration à la hauteur des monstres qu’il avait en tête ! Des monstres terribles, gentils, de pâte ou de carton comme ceux que les enfants craignent et espèrent.
Fidèle d’entre les fidèles, Anne Deniau dit par ses photos ce qu’une biographie ordinaire tait : l’attente, le doute, l’amitié et le compagnonnage (Sarah Burton, actuelle DA de la marque, le chapelier fou Philip Treacy, Shaun Leane et ses breloques parures), l’amour enfin. Celui d’un homme pour son métier, sa part d’ombre en couleurs. Travaillant pour différentes éditions de Vogue, Vanity Fair, The Face, ID…Anne Deniau est à la hauteur de son sujet. Ses photographies sont des yeux qui parlent. Et invitent, dès le titre peint en blanc, à pénétrer ces vers de Shakespeare extraits du « Songe d’une nuit d’été » : “Love looks not with the eyes, but with the mind, And therefore is winged Cupid painted blind.”
(« Love looks not with the eyes », de Anne Deniau, éditions de La Martinière, sortie 11 octobre 2012, 400 pages NB et couleurs, 60€ ; toutes photos ©Anne Deniau)